Avec Dernières nouvelles d’Éros, Olivier Guez délaisse momentanément le grand roman historique qui a fait sa réputation pour orchestrer une entreprise collective aussi ambitieuse que périlleuse : réhabiliter la littérature érotique à une époque où le désir semble prisonnier de deux excès opposés, la marchandisation du sexe et sa moralisation. Le résultat est un recueil de onze nouvelles, écrites par dix auteurs invités et par Guez lui-même, qui revendique une liberté de ton totale et entend faire de l’érotisme un espace de création, de complexité et d’altérité.
Une ambition intellectuelle avant tout
Le texte liminaire de Guez constitue presque un manifeste. L’érotisme y est présenté comme un territoire littéraire fondamental, irréductible à la pornographie comme au romantisme. Selon lui, il brouille les frontières sociales, sexuelles et culturelles ; il est cosmopolite, émancipateur et profondément humain. Dix ans après #MeToo, le directeur de l’ouvrage appelle à dépasser les logiques d’affrontement entre les sexes sans renoncer aux acquis du mouvement. Cette prise de position donne immédiatement au livre une dimension politique qui dépasse largement la simple célébration du désir.
Cette ambition est séduisante. Elle replace l’érotisme dans une tradition littéraire qui va de Pierre Louÿs à Georges Bataille, en passant par Anaïs Nin ou Marguerite Duras. Le défi est immense : comment écrire aujourd’hui le désir sans tomber dans le cliché, la provocation gratuite ou le discours militant ?
Une réussite très inégale
Comme souvent dans les recueils collectifs, la qualité varie sensiblement d’un texte à l’autre. Cette hétérogénéité constitue à la fois la faiblesse et la richesse du livre.
Certaines nouvelles privilégient l’atmosphère plutôt que l’acte sexuel lui-même. Elles explorent les zones d’incertitude du désir, la honte, la transgression ou encore le rapport entre érotisme et mort. D’autres choisissent une approche plus narrative, voire humoristique. Cette diversité évite toute monotonie et illustre efficacement la volonté de Guez de proposer un « recueil pansexuel », où orientations, sensibilités et imaginaires se croisent sans hiérarchie.
Les meilleurs textes sont précisément ceux qui utilisent l’érotisme comme révélateur psychologique. Le corps n’y devient jamais un simple objet de consommation ; il révèle les blessures, les fantasmes et les contradictions des personnages. À l’inverse, les nouvelles les moins convaincantes donnent parfois l’impression de n’être que des exercices de style où le désir demeure abstrait, voire mécanique.
Une galerie d’auteurs aux voix très distinctes
Le principal intérêt du recueil réside dans la confrontation de styles très différents.
Leïla Slimani retrouve certains de ses thèmes favoris : la culpabilité, la honte et les désirs empêchés. Son écriture, précise et clinique, conserve une grande force d’évocation.
Kamel Daoud inscrit le désir dans un contexte où les contraintes religieuses et sociales renforcent la tension dramatique.
David Foenkinos demeure fidèle à son registre plus léger et sentimental, ce qui pourra séduire certains lecteurs mais apparaître trop convenu à d’autres.
Le texte d’Olivier Guez lui-même se distingue par son contexte singulier — un huis clos marqué par le confinement — où l’érotisme devient presque une réponse à l’angoisse collective.
Le recueil bénéficie ainsi d’une véritable polyphonie. Aucun auteur n’imite les autres ; chacun apporte son univers, ses obsessions et son rythme.
Une écriture souvent élégante
L’un des grands mérites de Dernières nouvelles d’Éros est de ne jamais confondre littérature érotique et littérature explicite.
La sensualité naît davantage du non-dit, du rythme des phrases, de la précision des images ou de la construction dramatique que de la description anatomique. Cette retenue distingue le livre d’une production contemporaine souvent plus démonstrative.
Lorsque les auteurs trouvent le bon équilibre entre suggestion et incarnation, les nouvelles atteignent une réelle intensité littéraire. À l’inverse, certains textes souffrent d’une recherche stylistique qui paraît parfois plus visible que le désir lui-même.
Une réflexion sur le désir contemporain
Au-delà de son sujet apparent, le livre interroge notre époque.
Comment désirer après les bouleversements provoqués par les réseaux sociaux, la pandémie ou les débats contemporains sur le consentement ? Peut-on encore écrire des histoires érotiques sans tomber dans la nostalgie ou la provocation ?
Le recueil ne prétend jamais apporter une réponse unique. Il préfère juxtaposer des expériences parfois contradictoires. C’est sans doute sa plus grande qualité : faire du désir un objet littéraire complexe plutôt qu’un simple motif narratif.
Les limites du projet
L’ambition intellectuelle du livre dépasse parfois son exécution.
Tous les textes ne possèdent pas la même densité, et certains lecteurs pourront regretter l’absence d’une véritable progression d’ensemble. Les nouvelles dialoguent davantage par juxtaposition que par construction. Le projet éditorial apparaît parfois plus cohérent que le livre lui-même.
On peut également s’interroger sur le caractère programmatique du manifeste introductif. À vouloir démontrer que l’érotisme peut tout embrasser — toutes les identités, toutes les sensibilités, toutes les formes — le recueil risque parfois de privilégier l’intention au détriment de la nécessité romanesque.
Verdict
Dernières nouvelles d’Éros est moins un grand livre sur l’érotisme qu’un laboratoire littéraire consacré au désir contemporain. Son intérêt réside moins dans chacune des nouvelles prises isolément que dans leur confrontation. Certaines sont remarquables, d’autres plus anecdotiques, mais l’ensemble témoigne d’une volonté sincère de redonner à l’érotisme une véritable légitimité littéraire.
Le pari est donc largement réussi, même si l’ouvrage demeure inégal. Olivier Guez prouve qu’il est possible, en 2026, d’écrire sur le désir sans cynisme ni pruderie, avec curiosité, intelligence et élégance.
Note : 4/5
Ce recueil séduira avant tout les lecteurs qui recherchent une littérature du désir exigeante, davantage tournée vers l’exploration psychologique et stylistique que vers la simple provocation. Il s’inscrit dans une tradition littéraire ambitieuse tout en cherchant à renouveler le regard porté sur l’érotisme au XXIᵉ siècle.
Autre critique : Trop intense d’IA Dice.
Le livre sur Babelio.

